Tierno Monenembo vince il Renaudot

Le prix Renaudot a été attribué lundi au Guinéen Tierno Monénembo pour Le Roi de Kahel (Le Seuil). Un coup de coeur du Point lors de la 23e comédie du livre, au printemps dernier.

 

 

Voilà bien un héros comme la fin du XIXe pouvait en générer : industriel, inventeur, croyant fort au progrès, Aimé Victor Olivier, vicomte de Sanderval, était fou d’Afrique. Jusqu’à en devenir l’un des rois, au pays de l’actuelle Guinée, qui était encore l’empire peul du Fouta-Djalon quand il s’y rendit, au début des années 1880. Seul Blanc à devenir officiellement peul, il reste de ce fait beaucoup plus connu en Guinée qu’en France : le fondateur de Conakry y a d’ailleurs toujours sa case, “Sandervalia”. Pour exhumer ce destin fabuleux mais oublié, il fallait le talent de Tierno Monénembo, l’auteur desCrapauds-brousse , de Pelourinho , de L’Aîné des orphelins et de la saga Peuls. Immense talent qui fait encore merveille dans ce roman d’aventures du meilleur cru : souffle d’un feuilleton du XIXe siècle, vivacité des dialogues et narration ironique. Les Peuls et ce sacré Sanderval en prennent pour leur grade sous une plume rebondissant d’épreuve en épreuve, et elles ne manquent pas…

Narrateur, Monénembo épouse le regard de son personnage sur l’Afrique, décrivant comment, très tôt, ce fils d’une grande famille lyonnaise installé à Marseille contracta “le virus des tropiques” en lisant les récits de voyage à Tombouctou de René Caillé qui, pour lui, dépasse “Ulysse ou Attila”. Après toute une vie dans l’industrie chimique, Aimé laisse Rose, sa chère femme, et leurs deux enfants pour réaliser enfin son fantasme africain : conquérir son propre royaume au Fouta-Djalon, où Blancs et Noirs cohabiteraient, les premiers apportant leurs lumières civilisatrices aux “Nègres”, qui sont désormais l’avenir de l’humanité, il n’en doute pas. Et le voici débarquant avec interprète, cuisinier, tirailleurs sénégalais – et cent porteurs ! – au pays des Peuls avec cette devise : “Les connaître plutôt que les combattre”. Devenu Yémé pour ses amis, Aimé souffre de toutes les maladies possibles, “baigne dans le coma” la plupart du temps, affronte les fourmis bag-bag et la méfiance des Peuls, mais garde sa foi intacte pour exposer son projet à leur grand chef, l’almâmi : commerce, usine, développement et chemin de fer, voilà ce qu’il offre à celui qui voudra bien lui céder quelques kilomètres de terre peule sur le si beau plateau de Kahel. Cette entreprise individuelle n’est pas du goût des politiciens français, qui feront tout pour éliminer ce drôle d’oiseau. La machine coloniale en aura finalement raison. Attaché à cet être d’exception, quoique parfois insupportable, le lecteur achève, le coeur battant, sa biographie africaine romancée avec une verve chatoyante, et dont l’un des grands mérites est de dépasser le manichéisme et les règlements de comptes de l’histoire coloniale pour laisser la littérature en dire toute l’humaine complexité.

La genèse de ce livre est tout aussi passionnante. Dans son précédent roman, Peuls , Monénembo évoquait déjà Sanderval, mais à travers ses lectures des archives de l’administration coloniale, qui, prompte à le rayer de l’Histoire, le peignait comme un pitoyable mythomane. Sur le conseil d’un professeur, l’écrivain s’intéressa de plus près à Aimé… et rencontra son petit-fils, né en Guinée mais habitant Caen, comme lui. D’abord furieux du portrait négatif qu’il avait lu de son aïeul dans Peuls , Bruno de Sanderval passa outre et ouvrit à l’écrivain les archives privées de l’explorateur. Monénembo se plongea alors dans les carnets, récits de voyages et notes d’un personnage qu’il découvrit autre et passionnant, jusqu’à lui consacrer cette épopée, ce Roi de Kahel qui fera date dans la vision africaine de l’aventure coloniale. Et se voir décerner un prestigieux prix littéraire.

Le Roi de Kahel, de Tierno Monénembo (Seuil, 262 pages, 19 euros).